• dix

    LEE

     

    J'étais le vilain petit canard de ma famille, ça ne datait pas d'hier, je ne me faisais pas d'illusions. J'avais été formatée comme eux mais la machine avait commencé à déconner à la fin de mon adolescence: faire des études loin de mes semblables m'avait fait comprendre que ce qu'on m'avait enseigné comme la norme ne l'était pas du tout. Mes "tendances pacifiques" étaient parties de là et lorsque je suis rentrée en Italie, les chaines ont commencées lentement à se resserrer autour de moi.

    Et plus le temps passait, pire c'était.

    J'entrais dans la cuisine d'un pas lourd, ne voulant pas montrer aux personnes présentes que je ne marchais pas droit parce que j'avais mal. Rosaria était là, attablée avec un homme que je ne connaissais pas; ils avaient l'air en pleine conversation jusqu'à ce que j'arrive.

    La vielle femme se tourna vers moi avec un rictus de fausse pitié sur son visage. C'était évident qu'elle ne me portait pas dans son cœur, à supposé qu'elle en ai un.

    Quand est-ce qu'elle était censée partir elle-déjà ? La situation était déjà tendue et sa présence n'aidait pas.

    Je m'assis à ses côtés, fatiguée de rester debout et attrapai une pomme dans la petite panière en osier à ma droite. J'essayai tant bien que mal d'ignorer ses petits yeux posés sur moi et elle fini par se détourner, empoignant la télécommande pour allumer le vieux poste de télévision face à nous.

    Un présentateur de journal télévisé apparu à l'écran, une photo de mon otage aux cheveux rouges à côté de sa tête. La différence entre le portrait que je voyais devant moi et l'homme dans ma cave était frappante. Redhair avait perdu du poids et gagné des cernes et des cicatrices. Il avait perdu son sourire aussi.

    Je me redressai et arrachai la télécommande des mains de la vielle dont le rictus s'était agrandit. Ça te fait plaisir, connasse ?

    Je montais le volume.

    "...après la diffusion de la vidéo montrant Michael Clifford, fils de Daryl Clifford ambassadeur australien, inconscient et blessé, ses ravisseurs présumés ont augmenté le prix de la rançon à 87 millions de dollars. Nous sommes sans nouvelles de lui depuis maintenant 17 jours malgré l'effort que les autorités mettent pour le retrouver. Mr. Clifford n'a pas souhaité réagir mais une source proche a affirmé qu'il était actuellement entrain de ré-"

    J'éteignis la télévision et posai rageusement la télécommande sur la table.

    87 millions de dollars. Ça faisait 75 millions d'euros. Le gars aux cheveux rouges attaché et enfermé dans ma cave depuis 17 jours valait désormais 75 millions d'euros.

    Rosaria avait perdu son petit sourire et semblait compter sur ses doigts avec attention. Je l'ignorais, attrapai ma pomme et retournai voir Redhair. Sur mon chemin je croisai Alceo qui m'attrapa le poignet pour m'arrêter.

    Je le jaugeai de haut en bas et me dégageai sèchement, lui adressant mon regard le plus noir.

    — Ne. Me. Touches. Pas.

    3 jours après la soirée qui avait mal tourné, ma haine envers celui qui avait été il y a bien longtemps mon meilleur ami n'était toujours pas redescendue. Maintenant c'était juste un homme sur qui j'avais envie de cracher.

      — Ne me touches plus jamais, répétai-je en m'en allant comme si il avait la peste.

    Je me frottais le poignet vivement en descendant les escaliers. Mon rythme était lent et ça me frustrait mais je ne pouvais pas prendre le risque d'aller plus vite et s'ouvrir ma plaie une fois de plus. Ça avait mal cicatrisé et mon père ayant refusé qu'on m'aide une fois de plus, j'avais du me soigner seule et ça c'était sûrement infecté. Vu la situation de ma famille et vu ma situation dans ma famille, il était impensable que j'aille voir un docteur : dans le meilleur des cas j'allais être dénoncée aux autorités et dans le pire, ramenée auprès de mon père qui allait me mettre une raclée monumentale en sachant que j'avais désobéis. Quelle merde.

    J'ouvris finalement la porte de la cave et m'avançai tranquillement vers Redhair à qui on avait remis du scotch sur la bouche.

    Maintenant que j'avais vu à quoi il ressemblait avant d'arriver ici, je ne pouvais m'empêcher de le trouver vraiment misérable: il avait l'air fatigué, ses cheveux rouges étaient ternes et viraient au orange et son visage était tellement couvert d'ecchymoses qu'on peinait à le reconnaître.

    75 millions, hein ?

    C'était énorme. Tout ça parce que c'était le fils d'un personnage politique important.

    Est-ce que Daryl Clifford les avait, au moins, ces 75 millions ? À quel point il était riche ? À quelle vitesse il allait pouvoir libérer son fils ?

    Lassée par toutes ces questions et surtout lassée de ne pas avoir la réponse, je m'approchais de Redhair et lui retirais le scotch sans délicatesse avant de lui donner la pomme que j'avais prise en haut.

    — Merci, marmonna t-il avant de croquer avidement dans le fruit.

    Je me contentai de me rasseoir sur ma chaise, réprimant ma grimace suite à la douleur aiguë que ce simple geste avait provoqué sur le côté de mon abdomen. Je n'arrivais pas à trouver de position qui me permettait de ne rien sentir mais j'étais trop fatiguée pour rester debout alors je pris sur moi et pinçai les lèvres pour éviter qu'un quelconque son ne sorte de ma bouche. J'avais une plaie une fierté bien trop grandes pour moi, les deux choses représentaient des problèmes auxquels je n'avais pas la solution.

    Ma tête me tournait sérieusement et j'avais soif mais je n'allais pas prendre le risque de me relever et de m'étaler au sol: je l'avais vu beaucoup trop vu et de bien trop près ces derniers jours.

    — Ça va ?

    J'hochai la tête, m'efforçant de garder une expression neutre. Non, ça n'allait pas et même le coloré, qui n'était pas très perspicace et qui, surtout, ne pouvait pas voir les trois quarts de me visage, l'avait remarqué.

    — T'es sûre ?

    Je soupirai: son intention était bonne mais ses questions étaient tout bonnement inutiles. Quant bien même je lui disait la vérité, il ne pourrait rien y faire: il n'était pas médecin et devait rester attaché.

    — Tais toi.

    Il baissa la tête vers le sol et il n'y eu aucun bruit pendant les minutes qui suivirent.

    Ma migraine commençait à partir mais mon ennui commençait à revenir. Je ne pouvais pas lui parler et je ne pouvais pas bouger de ma chaise car mon ventre me faisait trop mal.

    Au final lui et moi on était dans la même situation.

    Les rayons du soleil passaient entre les minces ouvertures en bétons qui servaient de fenêtres à la cave, il devait être à peu près 16 heures.

    J'avais totalement perdu la notion du temps à force d'être enfermée. Ça faisait plus de deux semaines que je n'avais pas mis le nez dehors, que je mangeais à des heures aléatoires et que je dormais lorsque Michael dormait. J'étais fatiguée. Peut être même plus que lui.

    La pièce ainsi éclairée paraissait presque chaleureuse. Presque.

    Dans un coin s'entassait les débris de chaise que j'avais explosé contre le mur quelques jours plus tôt, juste à côté étaient jetées négligemment les bouteilles d'eau en plastique vides que je donnais à mon otage et en face, c'est à dire dans mon dos et face à au coloré, se trouvait un tas de vêtements de rechange que je n'utilisais pas car j'étais incapable de m'habiller seule sans que mes points de suture menacent de lâcher.

    Le tour du propriétaire fut vite fait. En effet, la pièce était plutôt grande mais vide, si bien qu'il y avait un espace immense entre les quatre murs et les deux chaises posées face à face.

    + + +

    Je n'avais pas réalisé que j'étais endormie jusqu'à ce que la voix de ma soeur me ne réveille.

    Elle abordait un sourire doux et me frotta doucement le bras en prononçant mon nom. Je n'avais plus l'habitude de ce genre de geste et j'eus malgré moi un mouvement de recul qui fit sursauter Giorgia.

    — Merde, désolée Gio.

    Elle me rassura en me disant que c'était pas grave avant de se tourner vers Michael qui nous fixait avec un air d'incompréhension.

    — C'est ma petite sœur.

    La bouche de mon otage forma un O parfait et il détailla ma cadette pendant plusieurs secondes avant que celle-ci ne se racle la gorge, rouge de gêne.

    — Papa veut vous voir. Tout les deux.

    – Pourquoi ?

    Elle se gratta la nuque et ses yeux gris passèrent de moi à Michael avec hésitation.

    — Il comprend pas l'italien, tu peux y aller, lui expliquai-je tandis qu'elle se penchait vers moi.

    — Il va être déplacé. Pour la transaction.

    Je ne compris pas tout de suite le sens de ses paroles. Comment ça, déplacé ?

    — Je suis pas censée être au courant mais apparement ce sera fait d'ici 6 jours.

    — Où ça ?

    — Je suis pas sûre, ils ont parlé de Palerme mais je pense pas qu'ils vont s'exposer à une si grande ville.

    — Attends. Qui ça « ils », qui vient avec nous ?

    — Elio, Alceo et son père et Rosaria et ses hommes.

    Je fronçais les sourcils. Pourquoi est-ce que Rosaria était impliquée là dedans ? Au contraire, mon père aurait mieux fait de la garder à distance.

    — Et Leo ?

    — Il sera en ville pour récupérer l'argent mais il ne veut pas se faire repérer.

    Alors il laissait les autres prendre des risques à sa place. À ce stade là je n'étais même plus étonnée.

    Après quelques secondes de silence elle termina la conversation.

    — Il faut y aller.

    J'hochais la tête et commençai a me relever difficilement alors que Giorgia s'avançait vers Michael pour défaire les chaînes accrochées à ses chevilles. Elle l'aida ensuite à se lever avant de revenir vers moi pour que je prenne appui sur elle.

    — Ça va, merci.

    — T'es sûre ?

    — Oui, garde plutôt un œil sur lui.

    Elle acquiesça avant de se retourner vers l'australien tandis que je m'approchais du tas de vêtements et en extirpai mon pistolet que je coinçai sur le côté de mon soutien-gorge. Le métal froid du canon brûlait ma peau mais je ne pouvais pas vraiment le mettre autre part sous risque qu'on me le prenne. 
    J'empoignai ensuite un petit paquet de balles que je glissai dans l'une de mes bottes. J'étais devenue très mauvaise dans le maniement d'armes mais au moins j'en avais une.

    Giorgia m'aida à enfiler un t-shirt qui avait l'air à peu près propre et qui était suffisamment large pour ne pas frotter contre ma plaie puis je lui emboîtai le pas, Michael juste devant moi.

    Ce dernier avait l'air totalement perdu et se retournait régulièrement vers moi alors qu'on montait les marches qui menaient au rez de chaussé.

    À bout de souffle et retenant une grimace de douleur, je lui fis signe de se taire et que je lui expliquerais après. Si on en avait l'occasion.

    Et ça c'était pas sûr.

    On arriva finalement dans le long couloir qui menait au salon et j'attrapai Michael par les poignets, le forçant à rester près de moi, histoire de montrer à tout le monde que, malgré ce qui s'était passé, j'avais de l'emprise sur lui.

    C'était pas vraiment vrai, je m'appuyais plus sur ses poignets que je ne le tenais et s'il s'avisait de marcher un peu trop vite et de ramener ses bras contre son dos, j'allais sans doute m'écraser sur lui.

    Je ne savais pas s'il avait réellement conscience de ça et je n'eus pas le temps de me poser tellement la question puisqu'on arriva dans le salon où se trouvait mon père.

    Il semblait être satisfait, content de lui, puisqu'il abordait un grand sourire, certes froid, mais un vrai sourire.

    — Michael, tu va bientôt être libre.

    Le coloré se crispa et je vis ses poings de serrer.

    — Vraiment ? Demanda t-il avec une voix presque inaudible.

    — Oui. Lee, traduison va t'escorter jusqu'à un lieu d'échange qu'on transmettra aux autorités une fois qu'on aura les 87 millions. Et après tu pourras rejoindre ta famille et tu n'entendras plus jamais parler de nous. N'est-ce pas formidable ?

    Je répétais les paroles de mon père à mon otage avec un ton amer. Ça semblait simple, alors que ça ne l'était pas vraiment. En tout cas la dernière fois ça ne l'avait pas été.

    — 87 millions ? Répéta l'australien sans cacher sa surprise.

    — Eh oui, on dirait pas comme ça mais t'es précieux. Même en étant un peu amoché, expliqua mon géniteur en bombant le torse.

    Je fis de nouveau l'interprète et, cette fois-ci, le coloré se contenta de baisser la tête.

    — BienEmmenez les.

    Alceo m'attrapa le bras en pointant le canon de sa mitraillette contre le dos de Michael et s'engagea derrière son père qui venait d'ouvrir la porte d'entrée.


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