• neuf

    MICHAEL

     

    Il a tiré.

    Il lui a tiré dessus.

    C'est la seule chose cohérente que mon esprit embrumé formule alors qu'on me tirait dans une pièce sombre au sous sol.

    Le père de Lee lui a tiré dessus. Sans hésiter.

    Cet homme est un monstre.

    J'étais tellement choqué par la scène à laquelle je venais d'assister que je ne remarquai pas tout de suite la présence d'un homme dans la salle dans laquelle on venait de me pousser. Je ne l'avais jamais vu. En même temps ce n'était pas comme si je connaissais grand-monde ici. Pourtant son visage m'était familier. Il ressemblait à quelqu'un mais je n'arrivais pas à savoir qui. En plus on m'avait tellement frappé au visage que je ne voyais pas grand chose alors ça n'aidait pas trop.

    — On m'avait prévenu que tu n'avais pas la lumière à tout les étages mais à ce point là... je suis impressionné, déclara t-il en se postant face à la chaise sur laquelle j'étais assis.

    Entre nous il n'avait pas l'air très intelligent non plus mais je m'abstins de lui faire la remarque. On m'avait mis assez de coups comme ça.

    Enfin pas pour lui puisque face à mon manque de réaction il me décrocha un crochet dans la mâchoire, juste à l'endroit ou Alcetruc m'avait frappé quelques jours plus tôt. Et à cette pensée, je fis le lien. Cet homme me disait quelque chose parce qu'il avait les même traits que son fils.

    — Vous êtes le père d'Alce...o ?

    Il se tourna vers moi comme si j'avais insulté sa mère.

    — Tu le connais ?

    — Ouais.

    Et puis je crois qu'il m'avait frappé un peu trop fort puisque sans réfléchir j'ajoutai:

    — C'est un petit con soumis. Genre un chihuahua, les neurones en moins.

    Michael tu n'es qu'un idiot. Deuxième crochet de la part du père du clebs sans neurones. Apparemment il n'était pas très branché canidés.

    Je ne sais pas d'ou me venait mon assurance. Certes j'étais insolent de nature mais j'étais un trouillard d'habitude. On m'avait vraiment frappé trop fort. Et c'était pas fini.

    Surement fatigué de s'abîmer les phalanges, mon agresseur sortit une lame de sa poche arrière et avec un sourire de sadique la fit courir dans mon dos, d'abord sans appuyer puis plus fort et plus vite.

    J'hurlai. Fin de mes remarques sarcastiques.

    Il recommença. Une fois. Deux fois. Dix fois. Et puis j'arrêtai de compter, me contentant de m'arracher les cordes vocales lorsqu'il appuyait plus fort.

    Et puis des bruits de pas et des voix se firent entendre. Lee.

    Elle passa rapidement devant la porte ouverte, me laissant le temps d'apercevoir une large tâche de sang sur son t-shirt qui lui couvrait à peine les jambes, son teint livide et ses yeux exorbités. Juste à ce moment là, le père d'Alcetruc, enfonça la lame sous mon omoplate.

    Encore et encore.

    Une entaille, un cri et ce jusqu'à ce que je ne sois plus le seul à hurler. Lee.

    Je serrai les dents. Ces gens étaient les pires fils de pute de l'univers. Et dire que j'en voulais à la blonde, au final elle était dans la même situation que moi. Voire pire.

    Putain, j'étais presque entrain de la plaindre alors qu'elle était également en partie responsable de mon enlèvement.

    Pourtant même en me forçant, en me disant qu'elle valait pas mieux que son père, que sa traîtresse de grande tante ou que son enfoiré de pote, j'arrivais pas à me dire qu'elle méritait son traitement. Elle criait beaucoup trop fort et moi j'étais beaucoup trop désolé pour elle pour que la situation soit un minimum normale.

    J'avais perdu énormément de sang et ma tête commençait à tourner. Je voyais de plus en plus flou, j'entendais seulement des cris qui, cette fois, n'étaient pas les miens.

    J'avais perdu la notion du temps, 30 secondes ou minutes après, je m'écroulai au sol, ma tête heurtant violemment le béton froid, sale et sombre.

    Puis plus rien.

    Ce n'était tout de même pas la mort puisque j'entendais toujours les sons autour de moi. Mais je ne sentais plus rien. Et j'en avais bien besoin.

    + + +

    Lorsque j'immergeai de mon mini coma les rayons du soleil passait à travers la petite fenêtre de notre pièce. Je n'avais jamais été autant soulagé d'être enfermé dans cet endroit. La lumière faible des halogènes éclairait faiblement le visage de la personne inconsciente face à moi.

    Avachie sa chaise, le bas du visage recouvert par son éternel foulard noir, on aurait pu croire qu'elle dormait si son corps, son visage et son t-shirt n'étaient pas couverts de sang. Tout était tellement rouge qu'on ne voyait même plus ses plaies. Malgré ça elle affichait un air paisible et semblait au dessus de tout ça.

    Jusqu'à ce qu'elle parle, m'indiquant qu'elle était réveillée. Ou somnambule.

    — T'es un enculé sans cervelle Redhair. 

    Elle ouvrit doucement les yeux, fixant le plafond quelques secondes avant de baisser le visage vers moi, comme au ralenti.

    Puis elle écarquilla les yeux, je faisais si peur que ça ?

    — Si ça peut te rassurer, toi non plus on t'as pas loupée, déclarais-je la voix cassée.

    — T'es trop moche comme ça, ricana t-elle.

    J'haussai les épaules, évitant de rétorquer qu'elle aussi était affreuse. Déjà parce que je ne le pensais pas vraiment et surtout parce que malgré l'ambiance bizarre, on n'était pas potes et j'avais bien compris qu'il fallait que je n'agisse pas comme tel.

    Malgré ça j'avais un millier de questions à lui poser.

    — Je peux te demander un truc ?

    Elle plissa les yeux avant d'acquiescer doucement.

    — Pourquoi il a fait ça ton père ?

    Apparemment j'avais posé la mauvaise question puisqu'elle se renfrogna et détourna les yeux.

    Tant pis.

    Pourtant après plusieurs minutes de silence, elle répondit:

    — Mon père m'en veut. Parce que... je ne sais pas vraiment, pour un peu tout enfaite. Hier soir c'est parce qu'il estime que c'est de ma faute si t'as essayé de t'enfuir. C'était ridicule d'ailleurs.

    — C'est pas de ta faute.

    — En un sens si. Si j'avais été plus... moins... gentille avec toi dès le début ça ne t'aurais même pas traversé l'esprit, mon père ne m'aurait pas tiré dessus et taba... enfin bref, on en serait pas là.

    Elle baissa la tête, fixant désormais ses pieds.

    — Je suis vraiment désolé.

    — Tu peux l'être.

    — Tu ne mérites pas ça.

    — Qu'est-ce que t'en sais ? On ne se connait pas et je te retiens prisonnier. Je suis une horrible connasse.

    On aurait dit qu'elle tentait plus de se convaincre elle même. En tout cas ça ne fonctionnait pas avec moi.

    — C'est vrai. Mais je me dis qu'on est dans la même merde...

    Elle secoua négativement la tête.

    —T'es là parce que ton père est riche et que c'est grâce à l'argent des autres. Et bah le mien aussi. Mais tu sais pourquoi t'es attaché à cette chaise et pas moi ?

    — Non.

    —Parce que ton père tient à toi.

    — Je...

    Mais je n'avais rien à dire. Vu ce que j'avais vu et entendu je ne pouvais prétendre le contraire.

    — Ton père est un fils de pute, soufflai-je.

    Et puis miracle, chose inédite; elle se mit à rire. Mais pas un rire méchant ou sarcastique. Un vrai rire. Le bruit était un peu écorché, comme si elle avait perdu l'habitude et était peu audible à cause de sa bouche cachée par son foulard. Elle avait un rire mignon. Putain, elle aussi on l'avait frappée trop fort. Ce fut court et elle se ressaisit bien vite mais c'était agréable à entendre.

    Elle se leva, avec difficulté, se raccrochant au dossier de sa chaise et manquant de tomber plusieurs fois. On lui avait enfilé un bermuda, encore trop grand et son t-shirt était toujours sale et taché de sang mais elle semblait ne pas vraiment s'en préoccuper. Moi par contre je ne voyais que ça. Elle était misérable et avait des bleus de partout.

    Doucement et non sans vaciller, elle attrapa la petite trousse de secours dans le coin de la pièce et revint vers moi. Toujours sans un mot, elle se pencha et commença à désinfecter mes plaies: mon arcade sourcilières, mes tempes, mes joues, ma mâchoire, elle passait doucement le coton sur mon visage.

    — T'as les doigts qui tremblent.

    — Ta gueule ou j'arrêtes de te soigner.

    — Pourquoi tu fais ça ? C'est ce que tout le monde te reproche.

    Elle fronça les sourcils en appuyant un peu plus fort sur ma peau pour faire partir le sang qui avait séché sur ma barbe de trois jours. Elle rougit un peu.

    — J'arrive pas à être méchante. Pas avec toi en tout cas. Vas pas t'imaginer des choses hein. C'est juste que... tu mérites pas ça non plus.

    — Je croyais qu'on se connaissait pas ? Demandai-je en haussant un sourcil.

    — C'est vrai. Laisses tomber.

    Elle continua à passer le coton imbibé de désinfectant sur mes plaies avant de me demander d'enlever mon t-shirt.

    J'étais pas vraiment à l'aise avec mon corps, j'étais loin d'être un mannequin et dans d'autres circonstances, j'aurais surement plaisanté en rétorquant que ça allait trop vite entre nous. Mais là je me contentais de baisser les yeux au sol en marmonnant que ça allait.

    — Allez Redhair, fais pas l'enfant.

    Je secouai la tête. Ok j'étais peut être un gamin mais je ne voulais pas qu'elle me voie. En plus avec mes marques dans le dos, ça allait surement la dégoûter. Je faisais beaucoup trop attention à mon image avec elle, ce n'était pas normal. Mais après tout, même dans certaines situations, on ne change jamais vraiment.

    Je l'entendis soupirer et son t-shirt tomba au sol et entra dans mon champ de vision quelques secondes plus tard. Je relevai vivement la tête vers elle. Elle avait enlevé son haut et était entrain de se désinfecter ses propres plaies. Et moi qui pensais que mon corps était horrible. Elle avait une silouette fine et élancée, le problème n'était pas là.

    — Qu'est-ce que tu fais ? Demandais-je en détaillant toutes ses cicatrices.

    Elle en avait des dizaines, sur les hanches, le ventre, le haut de la poitrine et une grande qui partait de sa clavicule et dont le reste était caché par le bas de son foulard. Des grandes marques blanchâtres qui contrastaient avec le noir de l'encre de ses tatouages.

    — Ça se voit pas ?

    Je déglutis et enlevai mon t-shirt à mon tour, non sans difficultés avec les mains attachées. Elle m'aida un peu et me détailla du coin de l'œil en prenant un nouveau coton. Il me semblai qu'elle rougit un petit peu mais j'étais trop gêné pour m'en préoccuper.

    Elle m'aida ensuite à me lever et à me mettre dos à elle. Elle retint très mal son cri de surprise lorsqu'elle vit mes marques et la pièce fut plongée dans un lourd silence.

    — C'est moche, hein ?

    Elle ne répondit pas et je sentis le bout de ses doigts contre les plaies.

    Je réprimais un frisson, mettant ça sur le compte de la douleur et de la froideur de ses doigts ce qui lui fit retirer sa main, marmonnant un petit "désolée".

    Pourquoi j'avais encore et toujours l'impression qu'elle ne parlait pas vraiment des plaies ?


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